Je n’ai pu résister, mon cher Aza, aux instances de Céline ; il a fallu la suivre, et nous sommes depuis deux jours à la maison de campagne où son mariage fut célébré en arrivant.
Avec quelle violence et quels regrets ne me suis-je pas arrachée à ma solitude ! À peine ai-je eu le temps de jouir de la vue des ornements précieux qui me la rendaient si chère que j’ai été forcée de les abandonner, et pour combien de temps ? Je l’ignore.
La joie et les plaisirs dont tout le monde paraît enivré me rappellent avec plus de regret les jours paisibles que je passais à t’écrire, ou du moins à penser à toi. Cependant, je ne vis jamais des objets si nouveaux pour moi, si merveilleux et si propres à me distraire, et avec l’usage passable que j’ai à présent de la langue du pays, je pourrais tirer des éclaircissements aussi amusants qu’utiles sur tout ce qui se passe sous mes yeux si le bruit et le tumulte laissaient à quelqu’un assez de sang-froid pour répondre à mes questions, mais jusqu’ici je n’ai trouvé personne qui en eût la complaisance, et je ne suis guère moins embarrassée que je ne l’étais en arrivant en France.
La parure des hommes et des femmes est si brillante, si chargée d’ornements inutiles ; les uns et les autres prononcent si rapidement ce qu’ils disent, que mon attention à les écouter m’empêche de les voir et celle que j’emploie à les regarder m’empêche de les entendre. Je reste dans une espèce de stupidité qui fournirait sans doute beaucoup à leur plaisanterie s’ils avaient le loisir de s’en apercevoir, mais ils sont si occupés d’eux-mêmes que mon étonnement leur échappe. Il n’est que trop fondé, mon cher Aza, je vois ici des prodiges dont les ressorts sont impénétrables à mon imagination.
Je ne te parlerai pas de la beauté de cette maison, presque aussi grande qu’une ville, ornée comme un temple et remplie d’un grand nombre de bagatelles agréables dont je vois faire si peu d’usage que je ne puis me défendre de penser que les Français ont choisi le superflu pour l’objet de leur culte : on lui consacre les arts, qui sont ici tant au-dessus de la nature ; ils semblent ne vouloir que l’imiter, ils la surpassent, et la manière dont ils font usage de ses productions paraît souvent supérieure à la sienne. Ils rassemblent dans les jardins, et presque dans un point de vue, les beautés qu’elles distribuent avec économie sur la surface de la terre et les éléments soumis semblent n’apporter d’obstacles à leurs entreprises que pour rendre leurs triomphes plus éclatants.
On voit la terre étonnée nourrir et élever dans son sein les plantes des climats les plus éloignés, sans besoin, sans nécessités apparentes que celles d’obéir aux arts et d’orner l’idole du superflu. L’eau si facile à diviser, qui semble n’avoir de consistance que par les vaisseaux qui la contiennent et dont la direction naturelle est de suivre toutes sortes de pentes, se trouve forcée ici à s’élancer rapidement dans les airs, sans guide, sans soutien, par sa propre force et sans autre utilité que le plaisir des yeux.
Le feu, mon cher Aza, le feu, ce terrible élément, je l’ai vu, renonçant à son pouvoir destructeur, dirigé docilement par une puissance supérieure, prendre toutes les formes qu’on lui prescrit, tantôt dessinant un vaste tableau de lumière sur un ciel obscurci par l’absence de soleil et tantôt nous montrant cet astre divin descendu sur la terre avec ses feux, son activité, sa lumière éblouissante, enfin dans un éclat qui trompe les yeux et le jugement. Quel art, mon cher Aza ! Quels hommes ! Quel génie !
J’oublie tout ce que j’ai entendu, tout ce que j’ai vu de leur petitesse ; je retombe malgré moi dans mon ancienne admiration.
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